— Médecine et immortalité : une crise, dans la perception de soi, provoquée chez l’être humain

(Tome Deuxième : Sous l’ombre de l’euthanasie — Partie B : L’euthanasie et l’économie — Section II: Le régime de santé publique — Chapitre : La santé personnelle se transforme progressivement en charge publique : comment et pourquoi — Médecine et immortalité : une crise, dans la perception de soi, provoquée chez l’être humain)

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     Nous avons déjà regardé, sommairement, l’ampleur extraordinaire de la nouvelle maitrise technologique émergeante, dans les sciences de la vie. Aussi, en faudrait-il prendre conscience de la nature véritablement extraordinaire de la crise intellectuelle qui en fût le fruit. Car il n’existait, jusqu’alors, aucune place, et aucune possibilité d’explication, pour un tel pouvoir chez l’être humain : ni dans la théorie sociale, ni dans la philosophie, ni dans la religion.

     Soyons absolument claire : Depuis toujours, le but principal de la philosophie et de la religion humaine eut concerné l’évolution de la pensée de l’homme en relation avec l’inévitabilité de sa mortalité ; et la mesure de la maturité de la pensée de chaque homme se prenait, surtout, dans l’évaluation de sa résignation positive devant cette réalité incontournable.

     Ainsi en fut-il, également, des philosophies sociales. Car de manière globale, il existait, depuis toujours, une présomption de certaines limites, à la liberté et à l’action de l’homme (des limites qui lui eurent imposé, sans conditions, un état d’impuissance permanente) ; et tout système social, connu à l’époque, fut conçu en fonction de cette vision de l’humain. Au risque, même, d’outrepasser les limites du discours présent, j’oserais affirmer qu’une telle présomption — de l’impuissance de notre espèce — soit encore largement opérante de nos jours, et que les ambitions qui ne s’y coïncide pas, telle la notion que l’homme puisse réellement modifier les conditions naturelles de son existence – de vaincre la maladie, de coloniser l’espace – suscitent encore une méfiance instinctive, assortie d’accusations d’hubris et de prétentions dangereuses ; une méfiance qui trahit, tout bonnement,  un vertige involontairement ressenti devant les implications prodigieuses de la liberté.

     Il n’y a rien, cependant, qui puisse frapper, au cœur des présomptions fatalistes de la sagesse millénaire, comme les réalisations présentes (sans parler des promesses futures) de la science médicale. Car, le programme scientifique de la médecine comporte, au moins en théorie, la possibilité de repousser considérablement (et même indéfiniment) l’échéance mortelle, ce qui rendrait les ramifications intellectuelles de sa poursuite franchement révolutionnaires.

— Une augmentation extraordinaire dans la demande des soins

     Tout naturellement, la nouvelle efficacité des remèdes scientifiques provoqua une explosion dans la demande pour celles-ci. Et fait plus significatif encore : cette demande débordait maintenant des seules classes aisées. Car il y avait, aussi, l’affût incroyable des gens de fortune modeste — voir la masse des pauvres — qui se présentaient chez les médecins, en grand nombre, pour la première fois.

     Souvenons-nous, à cet égard, que nous puissions honnêtement remarquer que les pauvres fréquentaient les cabinets de médecin « pour la première fois », car jusqu’alors, en consommateurs rationnels, cette clientèle avait sagement boudé les fournisseurs de soins douteux (et même dangereux) qui furent les médecins préscientifiques. Au contraire, ils préféraient se satisfaire, au besoin (et tel que déjà relaté), des services des prétendants populaires aux pouvoirs guérisseurs (tout aussi inefficaces peut-être, et possiblement tout aussi dangereux — mais certainement infiniment moins chères, également — que ceux des pourvoyeurs traditionnels des soins aux bien nantis). Mais là, alors, tout avait changé ! Il y avait de la pénicilline ! de la radiologie ! de la transfusion sanguine savamment administrée ! Il y avait une confiance rationnelle, enfin, de survivre à la chirurgie ! Il y avait, dans un mot : des interventions médicales qui marchaient !

    Cependant, toutes ces personnes ne se trouvaient pas nécessairement en situation pour payer les soins dont elles croyaient en avoir besoin… En seraient-elles privées pour autant ?

— La crise sociale ainsi engendrée

    Voilà, clairement, la matière d’une crise de première importance — sociale, philosophique, et économique — impliquant un « besoin » jamais auparavant identifié : de cout potentiellement illimité ; et dont l’insatisfaction soulèverait d’importants risques et questions, d’éthique et de gouvernance.

     Pour être parfaitement limpide : la société et ces décideurs ne se trouvèrent pas, ainsi, devant la simple possibilité d’un bouleversement social due aux avancements des technologies médicales (possibilité qui eut pu se voir écartée sous l’influence d’un conservatisme déterminé) ; non, la société et ces décideurs se trouvèrent devant un fait accompli.

     De part et d’autre du spectre idéologique, alors, les théoriciens sociaux furent impérativement sommés à réagir devant cette irruption de la force primaire de l’instinct de survie, individuel, sur la scène sociale et politique. Ils devaient, absolument, raviser leurs programmes, devant les fruits de cette réussite humaine inattendue : pour laquelle il n’existait aucune place conceptuelle ; qui tomba, enfin, comme une brique, lourde de conséquence, dans la mare tranquille — présumée jusqu’alors suffisante — d’une tradition intellectuelle, multimillénaire.

Comment répondre à tel défi ? Et quelle serait la responsabilité qui revienne à l’autorité publique ?

— L’insuffisance de l’analyse révolutionnaire

     Pour expliquer la pression féroce et éventuellement irrésistible en faveur d’un accès individuel aux nouveaux soins de santé, le récit habituel se situe à l’intérieur de la division révolutionnaire des classes politiques, telles qu’elles se présentaient dans la première moitié du vingtième siècle. La description en est une, normalement, de « lutte populaire » éventuellement victorieuse, et le souvenir en est teint, aussi, de préjugés plus courants au sujet de « l’oppression » propre à la civilisation moderne (en général) et à la société occidentale (en particulier).

       Mais cette représentation ignore, aussi, des courants plus anciens qui colorie et définissent les objets sociaux regardés, de la même manière que les propriétés de la lumière déterminent l’apparence de toute photographie, en dépit du fait que le photographe, en soit, peut-être, entièrement ignorant.

     Or, largement absent de cette analyse sociale de la période moderne, se trouve l’ensemble des certitudes morales, toujours partagées à l’époque, par presque tout le monde. Et derrière la lutte apparente des « classes », qui opposait (selon la description des participants) l’individualisme capitaliste, au collectivisme marxiste, il se trouvait, en réalité, une unanimité ambiante de valeurs Chrétiens, qui furent souvent répudiées dans le discours savant, certes, mais qui servaient, néanmoins, d’arrière-fond conceptuel pour toute discussion populaire.

     Les capitalistes, alors, devaient présenter une vision de bienveillance progressiste à l’égard des classes défavorisées, tandis que les socialistes devaient représenter la saisie des biens privés en exercice de « justice naturelle ». Dans les deux cas, les justifications requises furent soigneusement représentées de manière à concorder, de leur mieux, avec les idéaux Chrétiens d’amour envers nos semblables, car ces conceptions fournissaient, à l’époque la seule base de référence commune.

     La concordance réelle de ces principes avec les politiques proposées par les chefs stratégiques est un sujet tout autre, par contre ; et très heureusement, nous n’avions pas besoin d’analyser, ici, la duplicité savante pratiquée de part et d’autre de la division idéologique. Seulement, faudrait-il insister sur ce fait : que la vaste majorité des gens furent unifiés dans leurs conceptions traditionnelles de bien et de mal ; et que derrière la façade féroce de « l’exploiteur », ou du « révolutionnaire », se trouvaient, le plus souvent, des bonnes personnes mues par les mêmes sentiments, et partageants le même consensus moral, dont ils cherchaient, sincèrement, l’expression dans leurs choix d’enthousiasmes politiques ; et parmi lesquelles ces enthousiasmes occupaient, pour vrai dire, une place beaucoup moindre que les préoccupations quotidiennes et les relations intimes.

     Or, depuis très longtemps, les préceptes sociaux dominantes, c’est à dire les énoncés religieux (ce qui voulait dire, dans le contexte occidental : les principes Chrétiens), enjoignaient très fortement les croyants, en devoir solennel, au secours du pauvre, et encore plus pertinemment, au secours du pauvre malade. Il n’y avait pas lieu, alors, de postuler une quelle conque « lutte » pour gagner ce point : le principe, lui-même, était universellement accordé, d’avance.

— La tradition charitable de la religion, à la rencontre du progrès médical

     Décidément, nous nous trouvions, ici, devant un précepte moral qui ne tienne aucun compte du « réel » selon les calculs rigoureux des politiciens et des idéologues. Très évidemment, dans le monde préscientifique, les besoins médicaux des malades demeuraient largement impossibles de satisfaction. Et encore, à la lumière de tout calcul utilitaire, les efforts et les ressources employés dans les « secours » à de tels spécimens humains – inutiles, improductifs, possiblement très difficiles de comportement – seraient dépensés en perte pure. Pourtant, l’expérience, et l’analyse ancestrale de la vie humaine avait amené ces gens – nos ancêtres – à la conviction intime que de telles énergies, dépensées dans l’expression de la sympathie humaine, sont d’une valeur qui ne s’exprime pas dans des termes utilitaires ; qu’elles représentent, en fait, l’effort minimal qui nous soient demandé, comme le prix de toute prétention à la vie digne. Et en dépit des sacrifices significatifs qui en furent ainsi exigés, il n’en demeure pas moins, que dans la mesure du possible, de très nombreuses personnes, à l’intérieur, comme à l’extérieur des ordres religieux, tentaient réellement de répondre à ce devoir, ne serait-ce que dans le sens humanitaire et spirituel.

Très clairement, il s’en serait dégagée, de notre passé tumultueux, une résolution sociale, bien défini et préexistante, de faire toujours un maximum pour soulager la souffrance humaine : avec tous les moyens dont nous disposions — et aussi limités où étendus que pouvaient êtres ceux-ci.

     Ce n’est pas, bien sûr, ni un principe « réaliste », ni un principe commode, et il se prêt, visiblement, à toutes sortes d’inconguités. Mais j’ose affirmer, quand-même, que nous y trouvions la confirmation d’une thèse abordée superficiellement dans le premier tome de cette ouvrage : que la société humaine ne soit cruelle que par nécessité (une nécessité qui fut la conséquence visible de notre impuissance devant la nature et le sort) ; mais que le cœur de l’individu humain ne soit, aussi, ainsi fait, qu’une fois en possession des moyens techniques nécessaires, cette cruauté peut se transformer – et tout naturellement pour plusieurs — en compassion à l’égard du prochain.

    Voilà, le véritable espoir de la science ! Et voilà, aussi, qui explique les faits observés au milieu du vingtième siècle, face à cette nouvelle demande, époustouflante, pour les soins curatifs personnels.

— La victoire irrépressible d’un principe économiquement irrationnel, mais moralement sublime : soigner tout le monde, tout le temps

     Des et désormais, il se produisait une arrivée interminable de gens modestes dans les cabinets des médecins célèbres — ou sur les perrons des hôpitaux universitaires — des gens de partout, venus simplement et irrésistiblement, dans un état désespéré mais toujours imbus d’espoir ; des gens qui arrivaient pour présenter leurs supplications pathétiques devant les lumières de cette profession, avec la foi touchante de pouvoir ainsi sauver la vie d’un être chère — d’une épouse, d’un parent, d’un enfant.

      Et en résonnance avec ce phénomène, Il se développait, dans les opinions profusément sentimentales qui s’exprimaient dans les journaux de cette âge en mutation, animées par des idéaux humains des plus élevés (au cas où nous aurions le courage d’admettre honnêtement cette vérité ; au cas où nous pourrions réprimer consciemment notre cynisme post-moderne) : l’acceptation progressive d’un principe voulant que nous ne puissions pas — en société moderne et humanitaire — éthiquement permettre la mort d’une personne, aussi pauvre soit-elle, des suites d’une maladie dont le remède serait connu et couramment disponible.

     Voilà, enfin, le principe moteur du temps. Ne restait, alors, qu’à trouver les modalités de sa réalisation.

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