Une tradition médicale d’homicide : où l’occasion fait le larron

(Le Livre en devenir — Tome Premier : L’euthanasie et le choix — Partie C : l’euthanasie et la médecine — Section IV : Hippocrate bis — Sous-section IV b) : La médecine perçue de la coté obscur — Chapitre : Une tradition médicale d’homicide : où l’occasion fait le larron)

Roméo et Juliette: Acte 5, Scène 1 — Roméo achète du poison chez l’apothicaire. Illustration de John Gilbert (1817 – 1897)

— Un chavirement soudain, du paradigme traditionnel, qui exposa des dissidences préexistantes

J’ai affirmé, plus avant, que le sentiment largement majoritaire chez nos professionnels de la santé, notamment des médecins et des infirmières, ainsi que les corporations professionnelles qui prétendent les représenter, était uniformément malaisé, sinon franchement réfractaire devant le prospect d’une médicalisation du suicide ; et opposé, encore plus, à l’institutionnalisation appréhendée de l’euthanasie. Il apparaîtrait assez clairement, donc, que s’ils avaient pu ne consulter que leur propres préférences, les professionnels de la santé, pris dans leur ensemble, n’auraient rien aimé de mieux que de se conformer encore aux préceptes traditionnels de la médecine hippocratique, les enjoignant, d’abord, à éviter de faire du tort aux patients sous leur surveillance, et en particulier, à refuser toute intervention mortelle.

Il est vrai que la rapidité, avec laquelle les corporations représentatives changèrent de position dans cette matière, a surpris plusieurs, et semblait donner au tout un parfum de légitimité. Cependant, tel serait, plutôt, un simple attribut du fonctionnement par consensus politique qui caractérise la bureaucratie monopoliste de la Santé publique. Face, en particulier au jugement Carter en 2015 (affirmant que la prohibition du suicide assisté fut inconstitutionnelle), une certaine perception d’inévitabilité politique a subitement fait basculer les allégeances, non seulement parmi les élus, mais au sein des instances médicales, également.

Par contre, il faudrait aussi reconnaître franchement qu’il existait, depuis toujours, des médecins influents (quoique minoritaires), qui se sont occasionnellement faits les champions théoriques du droit au suicide assisté, et même de l’euthanasie. De plus, cette faction visible, s’est trouvée concrètement soutenue par un noyaux dur — moins politisé peut-être (et certainement moins visible) — mais d’autant plus actuel, de par le fait qu’il se soit adonné activement aux pratiques homicides, dans la clandestinité, parmi tout le temps de l’hégémonie officielle de la morale traditionnelle. Car tel que précisé précédemment : les racines de ces pratiques étaient ancrées tout aussi loin dans l’histoire médicale (et même bien plus loin) que ne fût leur abjuration.

— La distinction hippocratique se précise dans des spécialisations commerciales mutuellement avantageuses

À l’origine, donc, la doctrine d’Hippocrate ne définissait pas la pratique médicale. Beaucoup plus modeste d’effet, elle ne servait qu’à tirer une distinction professionnelle, entre cette nouvelle faction de proto-médecins — ceux qui s’adhéraient volontairement à l’idéal de son fondateur présumé — et le restant des prétendants aux pouvoirs guérisseurs : ceux qui préféraient continuer leur pratique à l’intérieur de cette promiscuité de buts moralement contradictoires, typique, depuis le début des temps, du métier des guérisseurs/sorciers. Nous avons également noté l’effet produit par la mise en valeur de cette distinction, là où ça compte le plus, c’est à dire, dans les rapports du marché professionnel, où l’abjuration des gestes homicides, dans la mesure qu’elle eût calmé la méfiance naturelle du patient — démuni, apeuré, et vulnérable — jouait en faveur des disciples d’Hippocrate.

Mais là encore, il est dans la nature des marchés des services, que les niches spécifiques se définissent de façon de plus en plus détaillée. Avec le ralliement progressif des médecins au standard hippocratique, ceux qui se permettaient toujours à passer outre à la nouvelle doctrine gagnèrent, éventuellement, de ce fait même, leur propre avantage de spécialisation commerciale. Or, à la fin : la distinction hippocratique permit une mise en valeur ouverte des différents services offerts, qui agissait ultimement au bénéfice des uns comme des autres.

De plus, faudrait-il avouer que l’ensemble des adversaires (d’Hippocrate) ne se constituait pas uniquement de paresseux, de criminels, et de complaisants. Au contraire : nous pouvons en être assurés, chez ces Grecs d’antan — hyper-rationnels, imbus d’une quête idéale de la vertu, amateurs et experts de la polémique — que l’on trouverait des individus prêts, et capables, de formuler à peu près tous les arguments que nous connaissions aujourd’hui (en faveur du suicide assisté et de l’euthanasie), que ce soit d’ordre pratique, ou humanitaire ; et que ceux-là auraient su tourner habillement ces arguments contre ce qu’ils aient très certainement qualifié de naïf, et d’arrogant, dans les prétentions morales des hippocratistes. Ainsi, serait-il raisonnable d’imaginer, parmi eux, l’avancement cohérent d’une autre distinction très sérieuse : entre les interventions homicides de nature purement criminelle, et ceux que l’on prétendrait, sincèrement, procéder de buts moralement défendables.

— Un exemple possiblement utile pour la société contemporaine

Il est apparu, alors, un état de pratique médicale de grande limpidité : où certaines se vouèrent uniquement vers une médecine de guérison, avec tout le bénéfice que cette déclaration d’intention les gagnerait auprès de leurs patients ; tandis que d’autres pratiquaient encore, plus ou moins ouvertement, les interventions homicides (à l’intérieur seulement, des limites de ce que la société environnante eut considéré, autrefois, acceptable).

N’est-ce pas possible, alors, que cet exemple classique, de clarté à travers la différenciation, tel qu’il fût organiquement évolué pendant cette période, puisse utilement informer nos choix, aujourd’hui, dans nos tentatives de réintroduire les interventions homicides dans notre espace social (et cela : sans bouleverser la pratique traditionnelle de la médecine) ?

Car aujourd’hui de nouveau, tout comme à l’antiquité grecque, une vision unique et universellement partagée de la moralité nous ferait évidement défaut.

— Une distinction perdue dans l’unanimité morale de l’Ère Chrétienne

Cependant, pour le bien ou pour le pire, nous sommes maintenant séparés de ce monde largement amoral, par une période de presque deux milles ans passée sous le signe de la moralité absolue ; car avec l’Ère Chrétienne, la suppression vigoureuse de la médecine noire créa une situation toute autre. Bien sûr, il y avait toujours une demande pour les agents homicides, aptes à perpétrer tout l’éventail des crimes catalogués, à partir de l’assistance au suicide, jusqu’aux assassinats politiques (car il n’y avait aucune répression qui eût pu enrayer ces pratiques entièrement).

Mais la distinction subtile, dont nous sommes encore saisies aujourd’hui, à savoir si, oui ou non (et dans quelles circonstances), la mise à mort peut être moralement défendable, fût perdue dans l’Ère Chrétienne, noyée dans la dichotomie manichéenne du bien et du mal ; et de ce fait fut également perdue la distinction entre les homicides agissants de bonne foi et les criminels crasses. De plus, tous ces adeptes des interventions homicides eurent du, dans les intérêts de l’auto-préservation, se camoufler parmi les partisans d’Hippocrate, de sorte que les patients, consommateurs des services médicaux, n’ont pas pu vraiment se fier aux promesses hippocratiques pour choisir un médecin fiable; car paradoxalement, la tentative autoritaire, visant à s’assurer que tous les médecins fussent des hippocratistes, produisait, en réalité, une situation où il était devenu impossible d’en identifier un avec la moindre certitude.

— Une habileté naturelle, des médecins, pour l’homicide dissimulé : une connexion fortuite rendue inutile avec la décriminalisation.

En ce qui concernent les homicides criminels, force est de reconnaître une autre de ces ironies mordantes, si évidentes dans les affaires humaines : que les personnes sélectionnées, de préférence, pour pratiquer ces crimes, se soient recrutées, justement, à l’intérieure de la profession médicale, là où l’unique mandat officiel se confinait rigoureusement aux arts de la guérison ! Plus encore, c’était l’interdit même –la proscription, et la punition, des suicides et des homicides– qui garantissait, à toute fin pratique, l’implication des médecins ; car, quel autre ordre d’hommes eût été plus apte, à pratiquer l’homicide, avec une discrétion suffisante pour que l’adepte ait pu se protéger, lui, et ses clients ?

La réponse, je soumets, est étonnamment claire !

La première condition d’un homicide bien dissimulé serait une apparence péremptoire que l’homicide n’en soit pas un. Mais pour toutes les formes habituelles de la mort provoquée (voir violente) cette apparence dépendrait, surtout, d’une mise en scène qui puisse attribuer la cause de la mort aux circonstances accidentelles. Mais justement : tous les moyens les plus simples et les plus efficaces d’exécution — tels la strangulation, les armes tranchantes, ou le choc brut au crâne — portent la signature très évidente de la violence décidée, et ne semblent en rien à l’accident. Par contre (et c’est ici la singularité de l’homicide médical), fort des substances qui lui sont fournis par la science apothicaire : le médecin peut éviter toutes ces difficultés en faisant passer la mort, délibérément provoquée, comme un décès suite aux causes naturelles.

Aussi, serait-il aidé d’avantage, dans cette dissimulation, par deux éléments traditionnellement atténuants, soit : le fait qu’il n’y a rien de surprenant dans la mort d’un patient sous surveillance médicale (même que l’on s’y attendrait plutôt) ; et cet autre circonstance facilitant : que c’est habituellement auprès du médecin, lui-même, que l’on cherche le constat, et l’explication, du décès !

Il apparaîtrait, alors, que le médecin se trouve (fortuitement bien-sûr, mais pas moins pour autant) dans une situation uniquement privilégiée pour pratiquer des homicides parfaitement dissimulés ; et ce, avec peu de chances d’en être tenu responsable. Des lors, il devient tout à fait compréhensible, que des gens qui eussent voulu se tuer — mais qui manquèrent le courage (ou le force) pour ce faire — des gens qui auraient voulu, aussi, peut-être, s’échapper aux pénalités posthumes qui pouvait frapper le suicide dans le traitement de ses dépouilles (et la famille survivante dans le forfait de leur propriété) ; ou encore, que les gens d’un entourage excédé, voulant en finir avec un parent malade (souffrant, possiblement, mais gênant surtout de par sa dépendance), aient pu chercher l’aide d’un médecin compréhensif, prêt à agir en dehors des conventions publiques (les interdits de l’église, les lois criminelles, et les principes de sa propre profession), pour provoquer la mort des uns comme des autres ; avec l’administration de poisons homicides ; le tout convenablement déguisé en décès naturelle.

On voit alors, qu’une des raisons principales pour laquelle les médecins furent traditionnellement associés aux pratiques homicides, réside simplement dans le fait que c’était eux qui pouvaient poser ces gestes avec le moins de risques d’en subir les pénalités prévues.

Mais ce fut, aussi, une raison qui n’a rien à voir avec le sens profond de la profession médicale.

Or, de ce fait, nous serions invités à prendre connaissance d’un constat final, aussi puissante que simple, soit : les pratiques homicides (telles l’assistance au suicide et l’euthanasie), une fois légalisées –et une fois libérées des sanctions criminelles– n’ont plus aucun besoin de dissimulation, et alors : elles n’ont plus besoin, non plus, des capacités dissimulatrices particulières des médecins !

C’est à dire : correctement effectuée, la légalisation de ces pratiques « noires » –loin de compromettre la pureté de la mission médicale– permettrait de nouveau (après ce longue détour historique) l’opportunité de réinstaurer rigoureusement les pratiques proprement guérisseuses dans un espace clinique qui leur soit exclusif ; et sous les soins d’une profession regroupant uniquement des adeptes exclusivement dévoués à cette idéal ; tel qu’il fut imaginé, il y a maintenant deux mille quatre cent ans.

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